Perte

Si seulement il pouvait me poker, me tagger, me twitter, me chatter, me biper, me baiser, m’appeler, m’aimer… Rien. Je suis lavée, tartinée, épilée, rincée, séchée, maquillée, pomponnée, récurée, crémée, attifée. Je n’ai plus assez de poils et de peau pour m’occuper.

J’en ai presque oublié son nom. Tout ce que j’attends désormais, c’est que dix chiffres magiques associés dans le bon ordre veuillent bien apparaître sur l’écran noir de mon portable… Silence.

Je me raconte, comme une enfant hébétée, l’histoire de notre rencontre comme une ritournelle entêtante.

Je joue la victime, lui l’assassin. Les gens s’agitent autour de nous, des gros bras, des maquilleuses et des officiels. « Non, ce n’est pas le bon geste. Recommencez s’il vous plait. Jeanne, quant à toi, crie un peu plus fort ! Il faut qu’on sache si les voisins n’ont vraiment rien pu entendre.»

On amène le couteau, le vrai, enrobé dans un sac plastique, la pièce du crime actée, authentifiée, celle qui a vraiment servi à tuer sa femme. Je dois me dénuder davantage, oui, il m’a fait l’amour avant de me tuer. Mais pourquoi ? Pourquoi m’a-t-il fait l’amour ou pourquoi m’a-t-il tuée ? Je ne sais plus.

Je deviens folle. Dans ce déshabillé de soir émeraude qui n’est pas le mien, dans la peau de sa femme morte, je lève la tête vers cet homme obligé de reconstituer son crime.

Il n’y parvient pas, éclate en larmes, hoquette et bave dans mes bras. Le public n’est pas content. Son avocat, si. Son client s’humanise aux yeux de la justice et dévoile son ultra sensibilité, c’est parfait. Je suis horrifiée par cette mascarade morbide qu’on nous oblige à vivre, moi pour de l’argent, lui pour des années de prison. Je deviens complice et amoureuse…

« Je ne veux pas d’un prince, encore moins un baron. Je veux mon ami Pierre, celui qui est en prison, celui qui est en prison, qui est en prison ! »

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