Disparition

Ca lui colle sous les bras. Si elle pouvait enlever sa veste au moins, mais, impossible, la foule compacte ne lui permet aucun mouvement. Julia peste entre ses dents. Trop tard, elle est partie trop tard. Encore une fois. Elle s’est faite avoir comme une bleue à la dernière minute par le coup de fil ultra-important de Ginette et le rendu ultra-urgent à rendre d’ici demain la veille.

Et merde, elle va se faire engueuler par la nourrice. Ce qui lui confirmera combien elle est mauvaise mère, qu’elle ne sait pas mettre les limites et qu’elle ne voit pas assez sa fille. Mais tous ces oiseaux de mauvais augure qui piaillent dans sa tête, Julia les emmerde.

« Respire avant tout, ne t’engueule pas. Remercie-toi d’avoir mis tes talons aiguilles ce matin, au moins tu respires ce soir dans la meute métro-pas-du-tout-sexuelle. C’est bien, imagine déjà l’odeur de lait pelucheuse de ta petite Manon. Tu vois, ça va déjà mieux. »

Elle sonne, la porte s’ouvre, regard sidéré de Mme O. :

–  Julia, mais qu’est-ce que vous faites là ?

–  Excusez-moi, je sais, je suis très en retard ! Où est Manon ?

Regard désormais consterné de Mme O.:

–  Manon n’est pas là…

– …Vous ne lui avez pas encore donné son bain, j’espère ?

– Non, Manon n’est plus là, je viens de vous dire !

– Quoi, Manon n’est plus là ?

– Elle est partie.

– Quoi, elle est partie ?!

Julia jette un regard circulaire sur l’ensemble du salon. Reniflant le moindre coin, elle n’entend rien de ce que lui dit la nourrice. Elle hurle :

– Où est mon enfant ?

–  Votre mari est venu la chercher, il y a une heure.

– Eh bien, vous ne pouviez pas le dire plus tôt !

–  C’est ce que j’essaie de faire depuis cinq minutes.

– Mais pourquoi ? Ce n’était pas du tout prévu, il aurait pu me prévenir !

Regard dédaigneux de la nourrice… Julia n’en a que faire, elle a déjà perdu trop de temps. Elle cavale pour rentrer chez elle. Dans sa course, elle appelle son homme :

–  Charlie, c’est toi ? T’es avec Manon ? Qu’est-ce qui t’a pris d’aller la chercher sans me prévenir ?

Julia aboie.

– Oh, la, la, du calme, mon amour ! Oui, je suis avec elle, tout va bien. Tu n’as pas reçu ton texto ?

Julia glapit.

–  Non.

–  Ah, je suis désolé ! Je voulais te soulager, te faire une surprise… Rentre vite, on t’attend tous les deux à la maison.

Julia monte les escaliers quatre à quatre, enfin la voilà chez elle ! Charlie l’accueille heureux, elle l’embrasse sur les lèvres, elle court vers la chambre du poupon. Tout a disparu: le lit, les jeux, la table à langer. A la place, se dressent son bureau de jeune fille et un panier. Non ! Ce n’est plus drôle. Elle vocifère :

–  Où est Manon ? Où est mon bébé?

–  Mais ici, ma chérie, voyons !

Julia sent une petite langue baveuse et râpeuse lui laper la cheville gauche. Elle baisse le regard et découvre un teckel à ses pieds.

– Ce n’est pas Manon, c’est… un chien !

– Bien sûr, ma chérie, nous n’avons jamais eu d’autre bébé que ce chien-là… Et c’est une chienne, s’il te plaît! Allez, viens ici ma Manon dans les bras de ton papa!

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