Peau de banane

– Oh, la, la, la honte, je ne te raconte pas ! J’ai cru que j’étais en train de faire caca. Personne ne m’avait raconté ça. La douleur, oui, les heures et les heures de travail, oui, mais ce sentiment de s’être trompé de trou, non !

Thibault est face à sa mère, avec Anna au bout du portable. Il n’aurait pas dû décrocher, non, bien sûr. Ca ne se fait pas, oui, mais il n’a pas entendu sa voix depuis des mois. Il sourit, malgré lui, au récit de l’accouchement d’Anna.

– Et toi, que deviens-tu ?

– Je suis avec ma mère.

– Ah, elle va bien ?

– Oui, elle est morte.

– Tu veux dire que…

– Oui, oui, bien morte, pas encore enterrée mais prête à l’être.

– … et tu vas bien ?

– Oui, je m’habitue.

– Désolée, je suis vraiment bête. Mes condoléances pour ta mère. Je n’aurais pas dû t’appeler…

– Non, c’est bon, reste. Tu ne me déranges pas avec tes histoires de merde et de vie. Ca me soulage au contraire.

– Je t’appelle plus tard si tu veux.

– Merci Anna.

– Pourquoi ?

– Pour ne pas avoir peur de mon humour noir.

Anna rit et raccroche. Thibault aime son rire déplacé. De nouveau seul, il contemple Marianne, sa mère. Elle est allongée, rigide et jaune. Il caresse son visage, la peau froide, tendue, qui s’assèche déjà, qu’il ne verra plus dans quelques heures. Enfin, il pleure. Tant pis pour le sentimentalisme mièvre, Thibault ose être un petit homme qui a perdu sa mère. Une main se pose sur son épaule. Un souffle chaud derrière lui, c’est Esther. Elle lui murmure doucement dans son dos :

– Il est l’heure d’y aller, Thibault… Tu veux bien ? Ca va ?

– Oui, je crois que je suis simplement triste. Et pour la première fois de ma vie, je l’accepte…

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