Ta peau

« Ta peau, Hannah, je la connais bien plus profondément que toi.

Tu es assise en face de moi, à côté de ton amour qui n’est pas moi. Tu écoutes attentivement tes voisins, me décoches un sourire parfois et badines avec délice autour des joies de la table. Je te découvre, heureuse et légère.

Tu as eu la même impression que moi, tout à l’heure quand nous nous sommes rencontrés : toi et moi, nous nous connaissons déjà.

Sortez-moi l’irrationnel, le déjà-vu et tout le bazar de sorcière. Effusion aux joues, ventre qui se serre, yeux qui se croisent, fulgurance amoureuse. Et puis la gêne, celle de revoir une ex, dont on ne se souvient plus. Amnésie honteuse. Oui, c’est sûr, j’ai aimé cette femme autrefois, mal sûrement, nous nous sommes déchirés et je la revois ici, comme pour la première fois.

J’ai laissé libre cours à mon imaginaire. Et plutôt que de vouloir te séduire, j’ai préféré nous inventer, toi et moi. Il n’y a plus rien à gagner puisque tout est déjà perdu. Je n’ai plus de l’avenir, je ne cherche plus à te retenir. Je suis libre, soulagé et j’ai l’impression de t’aimer vraiment, pour la première fois.

En ce moment, je suis amoureux d’une autre femme que toi. Elle ne te ressemble pas, pas plus que le père de ton futur enfant (ton ventre rond ne cache plus la promesse de la vie en toi) ne me ressemble.

Je ne veux pas réveiller nos souvenirs. Ils doivent bien puer pour que toi et moi les ayons si proprement gommés ! Mais de cette noirceur inconnue, seulement connue de toi et moi, je vois dans nos présents sereins la réparation de nos amours blessés et la promesse d’un bonheur que nous n’avons pu accomplir ensemble. Tant mieux.

Tout ce que je souhaite désormais, c’est de ne jamais me retrouver seul avec toi dans un ascenseur. »

Thibault signe la lettre et ne l’envoie pas.

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