Correspondances

Chère Madame Mali,

Chargée par les éditions du Pôle Chaud d’écrire la biographie de votre mari, j’ai pensé qu’il serait utile de vous rencontrer. C’est pourquoi je me permets de vous contacter aujourd’hui pour solliciter un rendez-vous.

Bien consciente de la hardiesse de ma demande, sachez que je suis à votre entière disponibilité pour discuter de tout cela, librement et à votre convenance, avec vous.

Je vous remercie d’avance pour votre attention.

En espérant que ma requête sera en mesure de vous intéresser,

Cordialement,

Elsa Paez

Chère Elsa,

Je n’ai rien à vous apprendre de Luis que vous ne sachiez déjà. A ma connaissance, il vous a livré tous les documents nécessaires pour que vous puissiez, de fil en aiguille, esquisser son portrait. L’avis de sa femme actuelle ne vous apportera rien de plus.

Les gens heureux n’ont pas d’histoires et je n’ai donc rien à vous raconter de ma vie paisible auprès de mon mari. Tenez-vous aux faits que vous avez sur ses quatrièmes de couv’ : je l’ai rencontré sur la table d’opération il y a cinq ans de cela, il a été séduit – et sauvé – par l’agilité de mes mains et deux beaux enfants sont nés de cette rencontre fortuite d’un dé et d’une machine à coudre.

Ne me croyez pas ici ironique. Ne pensez pas non plus que je me moque de votre travail ou que je m’efforce de vous cacher une réalité plus obscure.

Ne vous égarez simplement pas à la surface des choses. Il me semble que vous découvrirez bien plus sur cet écrivain, que vous admirez tant, en étudiant ses ouvrages qu’en farfouillant dans les méandres de sa vie privée. Vous cherchez de l’intime, du non-dit, de l’interdit, eh bien, contentez-vous de lire Luis et vous saurez tout !

Car, peu importe que sa femme soit au courant de ses infidélités et autres maîtresses – qui sait ? pourquoi n’en seriez-vous pas une à qui Luis aurait eu la lubie de passer la commande de ce livre ?- , peu importe que sa fille s’appelle Aurore en hommage à la belle au bois dormant ou peu importe que mon mari ne raffole rien tant que le récit détaillé de mes interventions chirurgicales sur le billard, je n’ai qu’un conseil à vous donner : faites-vous confiance !

En espérant tout le succès à votre entreprise,

Sincèrement vôtre,

Christine Mali-Mendoza

PS : Ne prenez pas cette lettre pour une fin de non-recevoir, je comprends qu’il ne soit pas aisé d’être la « négresse » d’un si grand homme…

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