Café renversé

– « Luis Mendoza est né en République fédérale populaire de Yougoslavie, pays au demeurant presque aussi vite disparu que ses deux parents. Contre toute vraisemblance, cet enfant non reconnu garde le nom de son père, célèbre torero andalou, qui s’était égaré un instant dans les bras d’une jeune gipsy et qui ne concevait l’acte d’amour que d’une manière aussi unique et absolu que celui de la mise à mort du taureau.

Le jeune Luis est donc autant le fruit du hasard – la rencontre fortuite d’un heureux spermato de son père avec un ovule fertile de sa mère- que de l’amour – a posteriori que sa mère voua à son pater une fois celui-ci enfui.

Ou peut-être que tout ceci n’est qu’une première affabulation de notre héros pour cacher son véritable nom, Ljuba Marinkovic, et redorer le destin tragique de sa génitrice, fille mère abandonnée des siens ?

Que cette genèse soit fantasque ou réelle, elle témoigne déjà de son goût prononcé dès la plus tendre enfance pour le voyage, l’imaginaire et le sang… » Alors, qu’est-ce que tu en penses ?

– Oui, c’est pas mal. Ca commence bien, même si c’est peut-être un peu compliqué …

Je suis assise avec ma sœur, à une terrasse de la vieille ville. Il est midi, le soleil est à son zénith et nous caresse de sa chaleur. En avant-première, je lui dévoile l’incipit de mon roman sur la vie de mon amant. J’ai une confiance absolue en Miriam, aussi bien en sa discrétion sur notre relation –elle est l’une des rares personnes à être dans la confidence- qu’en son opinion littéraire – honnête et juste, sûrement parce qu’elle n’a aucune prétention en ce domaine.

– Ne sois pas si alambiquée. Dis-le moi directement si tu n’aimes pas.

– Non, ce n’est pas ça. J’ai juste l’impression que tu tournes autour du pot. Que tu nous fais du style au lieu de nous raconter l’histoire, c’est tout.

Le serveur nous pose nos deux cafés renversés sur la table. Tant mieux ! Ce moment de distraction – verser le sucre, tourner la cuillère dans la tasse, tremper son petit biscuit-  m’évite d’aussitôt agresser ma sœur et de m’en prendre à ses remarques judicieuses. Moustache de lait au dessus des lèvres, c’est elle qui reprend la parole :

– Attends, c’est lui le grand écrivain ! Pourquoi n’écrit-il pas lui-même sa propre biographie ?

– C’est pour m’aider. Il me fait cadeau de son histoire si tu veux. Il me donne l’inspiration.

– Pas mégalo, le mec ! Et en contrepartie, tu lui donnes quoi ?

Je lui montre du doigt le dessus de ma bouche.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Rien. C’est juste que tu as une mouche de lait, là.

– Ah, merde ! File-moi la serviette que je m’essuie. Merci…

Je ne peux m’empêcher d’afficher un sourire pervers devant sa maigre humiliation. Miriam n’en a que faire :

– En tout cas, fais gaffe ! Je ne sais pas dans quoi tu t’aventures…

– Et moi, encore moins…

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