Montée au 7ème ciel

Le téléphone sonne, Alice doit être en bas ! Josette s’empresse de prendre le trousseau de clé enveloppé dans un gant de toilette, ouvre la fenêtre, fait un signe à la silhouette d’Alice et lui lance l’entrée de son paradis. Depuis sa chute l’été dernier, son genou droit ne lui permet plus de monter et descendre impunément les sept étages. Mais Josette est la reine des combines, elle se félicite encore d’avoir trouvé le coup du lancer de clé du haut des toits. Il suffit juste d’alourdir suffisamment le projectile pour qu’il chute bien à plat.

De toute façon, ce n’est pas demain qu’un code ou un interphone sera installé à l’entrée de son immeuble décrépit. Ce ne sont ni les Chinois sans papier qui travaillent non-stop dans l’atelier couture du troisième, ni les prostituées africaines du cinquième, ni les commerçants pieds noirs du rez-de-chaussée qui en voudraient. Chacun surveille trop son argent pour le gaspiller dans de tels aménagements collectifs.  Car tous n’ont qu’un but : partir d’ici au plus vite. Tous sauf Josette…

Josette attend. Les bruits de pas dans l’escalier se rapprochent. Elle ouvre enfin la porte, sort la tête, distingue un béret rouge qui monte et puis le beau visage lumineux d’Alice apparaît. Elle est un peu essoufflée par son escalade et d’autant plus jolie. Ses joues ont rosi sous l’effort, ce qui donne un éclat nouveau à sa peau si fine et diaphane. Encore une fois, Josette est saisie, presque intimidée, par la beauté radieuse d’Alice : ses grands yeux bleus, ses petites taches de rousseur qui font écho à ses dents du bonheur, sa bouche pulpeuse, l’assurance de ses traits, leur parfaite et noble harmonie, sa jeunesse riante. Josette se sent presque noiraude à ses côtés. Face à cet adorable petit chaperon rouge, elle se demande si elle n’est pas davantage le méchant loup que la gentille mère-grand.

–         Bonjour Josette ! Oh, comme je suis contente de te voir ! Comme tu sens bon ! Comme tu es belle !

–         Tu plaisantes, c’est toi qui es magnifique ! Entre, ma belle !

–         Ah, ça sent déjà l’encens chez toi, j’adore !

Les deux femmes s’embrassent bruyamment. Ca glousse, ça pépie, ça s’extasie.  Toutes deux en font un peu trop. C’est leur rituel quelque peu théâtral de se mettre à niveau. Les paroles mielleuses que lui prodigue Alice n’empêchent pas Josette de la surprendre en train de balayer du regard son modeste appartement. Elle pense n’y lire ni condescendance ni désapprobation seulement une certaine surprise que quelqu’un, en l’occurrence elle, puisse vraiment habiter dans un décor si petit, si kitsch et si carton-pâte.

–         Attention, la tête !

Josette a peur qu’Alice se cogne en rentrant dans son salon. Elle est si grande pour son étroit appartement. Alice rit. Elle lui tend son manteau et son béret pour que Josette les range dans la dernière pièce adjacente ; elle secoue ses longs cheveux noirs et s’assit triomphalement sur le sofa. Quoiqu’elle fasse, elle a l’allure d’une reine (elle n’y peut rien, ce sont ses années de danse). Et moi, celui d’une éternelle soubrette ?, se demande Josette.

Mais elle doit s’activer, le café ne va pas se faire tout seul.

–         Oh, tu as préparé tout ça moi, Josette ! Comme c’est gentil ! Ta table est magnifique. Tu n’aurais pas dû…

–         Je ne pouvais pas faire moins, je t’accueille quand même, ma fille ! Je te laisse déguster, je vais préparer le café pendant ce temps-là.

–         Oui, oui, vas-y, ne te gêne pas ! Mmmh, je me régale…

Josette revient dans le sas de l’entrée, c’est là que se trouve sa cuisine. Elle se concentre.

Share on FacebookTweet about this on TwitterPin on PinterestShare on TumblrPrint this page