Parfum n°10

Intérieur parisien, chic et sans aucune faute de goût. Bref aussi chiant que la mort. Ne manque ni les bambous ni le tableau du dernier artiste contemporain à la mode. Deux jolies jeunes femmes assises dans un canapé Le Corbusier : Alice et Pauline. Elles fument des bindis indiens qu’a ramenés Pauline de son dernier voyage en Inde. La conversation est animée et chaleureuse comme pour toute retrouvaille…Et pour commencer, une cascade de rires en entrée.

– Tu m’épateras toujours Alice. Ce coup-là, tu ne me l’avais pas encore fait. Je pars six mois et paf, je reviens, te voilà mariée ! Je n’y aurais jamais cru !

– Oui, mais plus pour très longtemps, je peux te le dire ! T’imagines, c’est le dixième parfum qu’il m’offre ! Et toujours le même, c’est dingue, non ?

– Oui, je vois ! Juste avant de monter dans son avion de retour, il doit avoir une alerte automatique : « ciel, ma femme ! » qui le dirige vers le duty free. Son programme d’homme d’affaires ne doit pas pouvoir aller plus loin.

– Et tu connais le nom de parfum ? C’est peut-être encore ça le plus ridicule : « éroti-coco » ! Je suis sûre qu’il doit offrir le même à sa maîtresse…

– Non, pour elle, ça doit être « éroti-cocote »! Au moins, on ne peut pas dire qu’il ne soit pas organisé.

– Tu rigoles, mais j’en ai vraiment assez !

– Attends, c’est idéal ! Ton consultant de mari est toujours en voyage. Tu vis dans un super appart avec vue sur le Luxembourg et tu es libre de faire ce que tu veux ! Et sa soi-disante maîtresse, qu’elle aille se rhabiller. Je suis sûre qu’il n’y en a aucune. Il n’a tout simplement pas le temps !

– Oui, mais je m’ennuie. Et puis surtout, il commence à me taper sur les nerfs ! J’en ai marre d’être sa chose. Je n’ai pas le droit de me couper les cheveux, de m’habiller en noir, de porter des culottes en coton et des chaussures plates (seulement des strings, des porte-jarretelles et des talons aiguilles) ou de fumer des clopes. C’est con, non ?

– Ca ne te déplaisait pas avant les interdits…

– Non, non, Pauline, il faut faire quelque chose. J’ai envie de lui jouer un tour… Et j’ai besoin de toi pour ça…

– Ecoute, je ne vois pas ce que j’ai à faire là-dedans. Divorce comme tout le monde, c’est tout et ne mêle pas tes copines à ça.

– Non, non, c’est trop simple ! J’ai envie de m’amuser un peu avant et voir ce qu’il a vraiment dans les tripes. Et j’ai besoin de toi pour ça…

Pauline était rassurée, six mois de mariage n’avaient pas changé Alice. Elle le fut moins quand elle comprit que son amie l’embarquait dans sa manigance.

– Voilà, tout ce que tu as à faire, c’est de séduire mon mari, de le rendre fou d’amour pour toi. Ne t’inquiète pas pour ça, je t’aiderai.

– T’es folle ! Qu’est-ce que tu cherches ?

– Rien, moi, je veux juste savoir s’il est vraiment capable d’être amoureux.

– Il t’a épousé, non ? Ca ne te suffit pas ?

– Justement ça n’a rien à voir. J’ai une bonne présentation, je vais très bien avec ses meubles Habitat et j’ai une parfaite discussion pour ses dîners en ville. J’avais juste le bon profil, c’est tout.

– Oui, mais toi, tu l’aimes un peu, non ? Attends, t’as tout plaqué pour lui ?

– Non, je ne crois pas en fait. Je voulais juste tester le mariage dans ma vie, une fois. Comme ça, pour le plaisir. Et lui aussi, il était le parti parfait pour moi.

– Désolée, je ne crois pas que tu es si cynique, Alice !

– Ah oui ? Alors, pourquoi je te proposerai de devenir la maîtresse de mon mari ?

– Je ne sais pas, moi ! Pour négocier un bon divorce ? Pour projeter en moi ce que tu n’as pas vécu avec lui ? Pour te venger de toi, de lui, de moi, je ne sais pas, moi ! Avoue quand même que ton plan est des plus tordus ! Qu’est-ce que j’y gagne, moi ?

– Tu y gagnes l’opportunité de te venger de tous les connards qui t’ont fait souffrir, tu aides une bonne copine, tu relèves un challenge et je te donne la moitié de ma future pension alimentaire. A vie.

– Désolée, je ne suis pas intéressée par l’argent.

– Ah oui, j’oubliais, bien sûr, à partir du moment où il sera avéré qu’il est fou amoureux de toi, tu l’abandonneras.

– Alice, c’est non. J’ai dit non.

– Oh, tiens, tu sais que Choderlos, – oui, oui, ton ex, il n’y en a qu’un pour s’appeler ainsi- m’a demandée comme ami sur Facebook ?

– Quel connard, celui-là !

– Oui, c’est ce que je me suis dit. Je n’ai pas encore accepté son invitation. Je voulais avoir ton avis.

– Fais ce que tu veux…

– Non, c’est juste que je me suis dit que, moi aussi, je pourrais te venger… Si tu vois ce que je veux dire. Une sorte de transaction donnant-donnant…

– Alice, tu es horrible.

– Oui, mais c’est aussi pour ça que tu m’aimes. Alors, c’est oui ? Tu vas voir, on va follement s’amuser…

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