Monsieur Dagneaux

La mère de Prune avait une drôle tête quand elle a ramené Ajit à la maison. Elle avait le même regard vide qu’il y a dix ans, à la mort de son mari.

Oh, il n’y a pas à dire, elle n’est pas bien en forme, madame Toussignon depuis ce temps. Au début, elle était bien entourée mais le malheur, ça isole. Aujourd’hui, elle élève sa gamine seule, comme toute mère férocement, en la défendant bec et ongles. Nous, on ne la voit plus trop, on n’a jamais vraiment été ami non plus.

Elle a déposé Ajit tout à l’heure comme un oiseau de malheur dont on ne voudrait plus entendre parler, j’en ai bien peur. Ajit provoque souvent ce type de réaction autour de lui. Moi aussi à vrai dire… Les gens nous évitent, nous sommes trop proches de la mort.

Et le petiot, il n’est pas du genre à freiner des quatre fers mais plutôt à sortir les quatre vérités aux gens à ce sujet. Il faudra que je lui apprenne à ne pas mettre les pieds dans le plat. Mais je le comprends, avec ces fantômes qui viennent nous visiter la nuit, on a parfois envie de s’en débarrasser ! Et que les vivants s’occupent convenablement de leurs morts !

Quand même, Ajit ne peut pas être au courant du suicide du père de Prune, il n’avait que trois ans à l’époque ! Un type brillant, ce Monsieur Toussignon, il lisait juste un peu trop. D’ailleurs, je ne sais pas ce qui l’a à ce point chamboulé la tête pour qu’il en vienne à se pendre dans l’écurie. C’est Marie qui l’a découvert. Elle nous a appelés immédiatement et nous avons tous pris en charge. Normal, c’est notre métier.

Ajit était arrivé la veille. Pendant une semaine, nous avons aussi gardé la petite Prune. Je ne sais plus pourquoi, les choses se sont faites ainsi. Parfois, nous aussi, on manque de professionnalisme. On se laisse submerger par le malheur d’autrui. C’est vrai, que depuis ce temps-là, Prune et Ajit sont comme inséparables.

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