Les mots blancs et hallucinés des rêves d’enfant

Nous avons bu une deuxième bière. Nous ne parlions presque plus, tous les trois comme écrasés par l’attente et une fatigue millénaire. Les deux petits vieux dodelinaient de la tête. Nous avons bu une troisième bière. Mara et son petit ne revenaient toujours pas. Dans la pénombre, je ne distinguais presque plus mes interlocuteurs. Leurs souffles se mêlaient aux bruits mystérieux de la jungle.

Etait-ce en raison de la liberté que me procurait leur langue étrangère, du noir velours de la nuit qui m’enveloppait, de l’abyme des mondes infinis autour de nous ou de cette angoisse de ne toujours pas voir Mara que des mots, soudain, retenus depuis si longtemps, ont surgi en cascades de ma bouche ? Aux deux petits vieux, je leur ai sorti tout en vrac : mon sentiment d’exilé du monde, ma culpabilité de nanti, mon amour fou, irraisonné pour leur fille et ma conscience de ne pas en être aimé en retour, ma volonté naïf de vouloir la sauver de tout, même malgré elle, mon orgueil misérable de mâle, mon incapacité à enterrer mes rêves d’enfant, ma tristesse de les voir s’éparpiller entre mes doigts comme des grains de sable, mon refus de voir le monde tel qu’il est… C’était simplement misérable.

Une fois que j’eus vomi tous mes miasmes de crapaud, ils se sont levés tous deux. La mère de Mara m’a posé la main sur mon épaule, m’indiquant qu’il était temps de se coucher. Qu’à cette heure, Mara ne reviendrait plus, que je ne pourrais pas déverser davantage toute ma misère à leurs pieds, qu’il faudrait attendre demain matin. J’ai eu honte.

Comme un petit enfant, c’est elle qui a rassemblé mes débris d’humain, m’a couché dans le lit de sa fille, m’a caressé une dernière fois le visage et m’a souhaité bonne nuit. Tout ira mieux demain, mon petit, tu verras. J’ai dormi d’un sommeil de plomb, jusqu’à m’éveiller, paniqué, en plein cauchemar. C’est seulement alors là que j’ai tout compris…

Share on FacebookTweet about this on TwitterPin on PinterestShare on TumblrPrint this page