La compétition

Marie somnolait encore un peu alors que les deux enfants papotaient. Ces deux là, quand ils sont ensemble, on ne les arrête plus. Ca parlait des choses les plus futiles, blagues carambar, aux plus banales, les dernières applications I Phone ou le prochain devoir de math. Comme d’habitude, Prune, rieuse, étalait un peu trop son savoir. Ajit l’écoutait concentré et lui renvoyait la balle.

– Franchement, A-zit, ze ne comprends pas pourquoi tu ne mets pas au zeval, c’est tellement zénial !

– Bof, ça me dit moyen de dépendre d’une bête…

– Mais, non, tu n’y es pas du tout ! Tu ne dépends ni commandes. Tu dialogues avec elle ! Et puis, c’est dans ta culture. Les Z-indiens, tu zais, sont fans de polos.

– Je ne suis pas indien, je suis de Clairmarois tout comme toi, je te rappelle !

– Oh mais ze voulais parler de tes origines…

– Ah oui, qu’est-ce que t’on sait ? Je devais sûrement plus appartenir à la caste des va-nus-pieds que des pousse-toi-de-là-que-je-m’y-mette-avec-mon-cheval…

– Oh, la, la, comme t’es suzeptible ce matin ! Si on ne peut même plus rigoler…

– Et toi, qu’est-ce que t’en sais de tes origines ? C’est quoi ce nouveau déterminisme à deux balles ?

Marie laissa passer la tempête. Encore dix minutes et ils seraient de toute façon rendormis. Son pronostic ne tarda pas à se confirmer. Le silence se fit de nouveau dans la voiture. Marie jeta un coup d’œil dans son rétroviseur : ils dormaient l’un contre l’autre, la tête de Prune sur l’épaule d’Ajit.

Marie mit alors l’album Heathen de David Bowie, la musique la plus appropriée pour le paysage lunaire et brumeux de ce dimanche matin. Portée par la route droite cadrée de platanes, elle se laissa bercer. Elle aimait conduire, elle trouvait là un repos qu’elle ne trouvait nulle part ailleurs. Depuis combien d’années n’avait-elle pas dormi d’une traite ? « I demand a better future », lui chantait David. Comme il avait raison…

Leur arrivée aux haras des moineaux rompit vite cette quiétude. A peine débarquée, Prune s’était précipitée pour préparer son cheval et avait abandonné sur place sa mère et son ami. Quand Prune avait une idée en tête, il était vain de vouloir la retenir.

Ajit boudait un peu et se demandait bien ce qu’il était venu faire là. C’est dingue comme Prune pouvait l’horripiler des fois. D’ailleurs, il avait préféré faire semblant de dormir dans la voiture plutôt que de continuer cette conversation stupide avec elle. Il était peiné par son manque de tact. Ce n’était pas tant la question des origines qui le froissait que la vraie réponse qu’il n’avait pas su donner à Prune. S’il ne faisait pas de cheval, c’est qu’il n’en avait tout simplement pas les moyens… Et si Prune n’avait pas été si obnubilée par sa compétition, elle l’aurait compris.

Quel idiot d’être venu ici ! Ca sentait le foin et le cheval. Il ne verrait Prune qu’au déjeuner et pendant les cinq minutes de son passage. En plus, toute la journée, il devrait se taper sa mère ! Merci, Prune avait des beaux yeux bleus mais parfois elle lui faisait vraiment faire n’importe quoi…

Il était encore tôt, huit heures du matin. L’épreuve des sauts d’obstacle ne commençait pas avant dix heures. Marie et Ajit se retrouvèrent face à face, les bras ballants, tous les deux aussi embarrassés. C’est Marie qui rompit la glace : « Allez, viens Ajit, on va prendre un café ! » Elle était l’adulte après tout, c’était à elle de prendre la situation en main.

C’était la première fois qu’Ajit accompagnait Prune à une compétition. Certes il était venu régulièrement la voir à l’entraînement comme elle venait lui rendre visite au funérarium, mais jamais à cette grande kermesse. C’était à son tour d’être intimidé par cet univers qui n’était pas le sien : ces parents affolés courant de part et d’autre, les cavaliers de tout âge marchant d’un pas concentré, les hennissements des chevaux au loin. Il lui semblait que tout était ici fébrile et vain, ce qui n’arrangeait rien à sa mauvaise humeur. Et puis si cet idiot de fantôme arrêtait aussi de le harceler la nuit ! C’était qui encore celui-là ? Il ne se rappelait pas de l’avoir vu dans un cercueil. Que lui voulait-il ?

Marie et Ajit se posèrent à une table donnant vue sur le parcours de compétition. Parfait ! Ils n’auraient même pas à se déplacer pour suivre le tournoi. Pour crâner, Ajit commanda aussi un grand café crème comme Marie, bien qu’il n’en prît jamais. Comme cet enfant est posé et solennel, se dit Marie. « Enfin, enfant, de moins en moins, il me dépasse déjà d’une tête et ses mains sont déjà celles d’un adulte. Le temps passe si vite… »

– Cela ne nous arrive pas souvent d’être ainsi en tête à tête, Ajit !

– Oui, Madame.

– Prune est très contente que tu sois là aujourd’hui, c’est très important pour elle, tu sais.

– Mmmh, j’espère.

Un ange passa. Pourquoi était-elle toujours aussi maladroite avec ce gamin ?

– J’espère que Prune ne t’a pas vexé tout à l’heure. Tu sais combien elle peut être très directe.

Ajit ne sut jamais ce qui se passa. C’était comme si c’était un autre que lui qui parlait à sa place. Etaient-ce sa mauvaise humeur ou ses réveils à répétition du matin ? L’effet de la caféine? L’envie de jouer lui aussi dans la cour des grands ou de vraiment dire ce qu’il avait sur le cœur ? Quoiqu’il en soit, il fut dépassé par ses propres paroles.

– Non, non, ça va. Vous savez, je suis peut-être mal placé pour vous dire cela. Mais je ne pense pas que ça soit moi qui suis le plus tracassé par cette question des origines…

– Comment ?

– Rien. Et puis, si. Je pense que vous devriez parler un peu plus de votre mari à Prune. C’est tout…

Mais Ajit ne put aller plus loin, brusquement interrompu par la cloche annonçant le début de la compétition. Marie se leva et se précipita pour sauter l’obstacle, pour ne plus entendre tout ce que ce gamin avait à lui dire :

– Viens, Ajit ! Il est temps que nous allions encourager Prune…

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