Madame Dagneaux

« Tout ça finira mal », disait ma mère. Moi, je n’ai jamais trop compris cette expression ni cet esprit de mauvais augure. Je ne suis pas superstitieuse. Chat noir, chat blanc, c’est du pareil au même à mes yeux. Il n’y a que les êtres humains pour faire la différence et jouer à se faire peur.

C’est pourquoi lorsque j’ai rencontré Jean, je n’ai pas fait demi-tour. C’était un bel homme, grand et triste, aux épaules courbés sous je ne sais quel fardeau. Quand il dansait, son corps dégingandé ne semblait plus lui appartenir et moi, je trouvais ça beau.

Il ne m’a pas vraiment menti lorsqu’il m’a dit être prof de philo sous les spotlights de la discothèque. Après tout, être croque-mort, c’est un peu ça, aussi. Seulement, pas avec des étudiants avides d’apprendre mais avec des gens qui auraient sûrement préféré se passer de la leçon.

Nous nous sommes revus plusieurs fois, nous marchions le long du canal. J’aimais son sourire timide, ses silences et son éblouissement chaque fois qu’il me voyait. Je trouvais la paix auprès de lui. J’étais bien. Je n’avais plus en permanence à me justifier.

Nous nous sommes mariés très vite. Ma mère s’est habillée en noir ce jour-là comme si elle venait à mon enterrement et n’a cessé de murmurer entre ses dents son indécrottable « tout ça finira mal ». Je m’en foutais. Je savais que j’étais bien plus du côté de la vie avec mon croque-mort qu’avec elle !

J’ai  commencé à aider Jean dans son travail. J’ai beau être cartésienne, au début, c’était difficile. La raideur des cadavres, les familles en larmes, la tragédie au quotidien, la lutte contre la décomposition, et puis tout ce noir en permanence autour de nous, je vomissais plusieurs fois par jour. Et puis, je me suis habituée.

Et puis, il y a eu Ajit. Nous avons décidé d’adopter après plusieurs fausses couches. Contrairement à mon esprit, mon corps, à force de fréquenter les morts, ne se sentait pas capable de porter à son tour la vie.

Tout le monde nous avait prévenu que l’adoption ne serait pas une partie de plaisir. Foutaises comme le reste ! J’aime d’autant plus Ajit qu’il n’est pas le mien, qu’il m’est étranger, qu’il porte en lui une autre histoire, un autre pays. Tout de suite, je me suis sentie proche de lui. Peut-être parce qu’il avait déjà tout perdu. Tous les trois, nous savons bien que ce que nous vivons tous les jours, c’est du rab que la « dulce muerte » a bien voulu nous accorder.

C’est ainsi que je l’ai appelée pour Ajit. Certains ont des chats, des chiens, nous, notre animal domestique, c’est la mort au coin du feu. Et c’est elle qui fait mijoter notre marmite. Nous sommes ses passeurs… Mais le pire dans tout ça, je crois, c’est qu’il faut aussi s’habituer aux fantômes qui viennent nous hanter la nuit…

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