La dulce muerte

J’avoue, je les aime bien ces petits, Ajit et Prune. Ils viennent un peu rompre mon ennui. Parce que les jeux de société soporifiques, les hôpitaux puants et les messes interminables, je peux vous dire que j’en ai plus que souper ! Et puis, les sports extrêmes et autres délires drogués ou sexuels, excusez-moi, mais cela me donne souvent mal au cœur et envie de vomir.

Pourquoi ne m’invitons jamais à table si ce n’est pour bailler aux corneilles ou risquer sa vie ? Franchement, les gens ne pourraient-ils pas être un peu plus civilisés, plus polis ? Je ne sais pas moi, je suis éduquée et mystérieuse, belle et fidèle. Et je ne cache pas mon jeu : tout le monde sait bien que je suis toujours là à temps voulu. C’est vrai, je n’ai jamais faussé compagnie à qui que ce soit depuis des siècles.

Mais, non, on m’évite toujours. On m’enferme dans le placard et je n’ai le droit de faire mon apparition qu’à l’heure où l’on sonne le glas. On ne se connait même pas, on ne s’est jamais vu et il faut déjà que je vous embrasse, vous prenne dans mes bras et vous emporte avec moi. C’est dommage, on gagnerait à être un peu plus familier, non ?

Je ne vais pas vous mentir. Je ne suis pas follement gaie, oui, mais je ne suis pas non plus follement triste. J’ai un caractère à la fois constant et cyclothymique, calme et hystérique, séducteur et moqueur, bref un tempérament suffisamment contrasté pour vous garantir un bon moment passé à mes côtés.

Avec Ajit, au moins, je prends le temps de souffler. Je n’ai plus l’impression d’être une paria. C’est normal, je suis un peu sa marraine après tout. Ses parents me l’ont confié avant que je ne les emporte. Et j’en ai toujours bien pris soin, même si j’ai dû faire pour cela un montage un peu compliqué. N’empêche, je suis contente, il fallait quand même y penser de l’exporter chez mes passeurs, les croque-morts Dagneaux. Ainsi, impossible de le perdre de vue, mon petit protégé.

Avec Prune, c’est autre chose. Elle est beaucoup plus frondeuse, la petite. Elle me cherche, toujours à me faire des quatre-cent coups depuis tout bébé : à me conter fleurette sur les toits en travaux ou à me défier au galop. Heureusement qu’Ajit est là entre nous ! Parce qu’au bout d’un moment, elle aurait vraiment commencé à me taper sur les nerfs, celle-là, et je l’aurais prise avec moi. C’est bien le portrait craché de son père : à se croire plus forte que moi ! Enfin, elle devrait savoir que j’ai toujours le dernier mot, son père en a fait suffisamment l’expérience, mais ça, elle ne le sait peut-être pas…

Enfin, heureusement, Ajit nous a permises de mieux nous connaître, nous apprivoiser. Elle s’est adoucie avec moi, j’ai appris à être tolérante avec elle. Je la rappelle juste quelque fois à l’ordre quand elle va trop loin… Et je ne te prends que deux dents cette fois-ci en guise d’avertissement, ma petite… Attention à la prochaine !

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