Cher Grand-père

Cher Grand-père,

« Viens un peu ici que je te rosisse proprement les oreilles, que je les tire bien comme il faut ! Je peux te dire que cela va te couper définitivement le chicon et l’envie de revenir! Ah, ah, tu vas voir, filou ! »

Tu te rappelles ? C’est ainsi que tu aimais nous poursuivre, ma sœur et moi, jouant, toi, le père Fouettard, et nous, partagés entre le rire et la frayeur. Bien sûr, nous courions déjà bien plus vite que toi si bien que tu t’essoufflais rapidement et vraiment pour de vrai… Bientôt tu n’avais plus rien à simuler, puisque, oui, tu n’avais plus très fier allure.

Alors, ma sœur et moi ralentissions implicitement la cadence, ne serait-ce pour avoir le plaisir de nous faire attraper. Tu en chopais un des deux, le brandissais en l’air et lui criais aux oreilles : « Non, peut-être mieux, c’est moi-même qui vais m’occuper de ton sort mon petit garnement et tu pourras toujours crier après ta mère ou saint-Glinglin, je te promets que tu vas passer un sale quart d’heure. Oh, oh, je n’aimerais pas être à ta place, je te le dis ! » Enfin, pour que l’autre ne fût pas en reste, tu le prenais aussi à bout de bras pour nous plaquer tous les deux à terre. Et là commençait enfin la torture que nous désirions tant : une terrible partie de chatouillis ! Quel bon souvenir, n’est-ce pas ?

Pourquoi te raconter tout cela ? Il est vrai que le temps a bien passé depuis et que nous nous sommes quasiment plus vus depuis, avec toutes ces histoires. Je ne comprenais pas très bien à l’époque, voilà, on ne devait plus parler de grand-père, il avait quitté grand-mère pour une autre femme, ça ne se faisait pas à l’époque. Ta conduite fit scandale, bien sûr, tes enfants ne comprirent pas. Et quand ils apprirent que tu avais eu le toupet de refonder une famille avec cette jeunette, alors, on t’a passé définitivement à la trappe. Ciao, le vieux, restons soudés derrière la grand-mère digne. Moi, ça m’intriguait, j’aurais bien voulu connaître tes autres enfants, ses oncles et tantes plus jeunes que moi. Mais, bon, tu connais, quand on est enfant, la marge de manœuvre est assez réduite, déjà quand on réussit à récupérer les infos et recomposait l’histoire, c’est pas mal.

Tu dois savoir que grand-mère est morte il y a un an, la succession a été assez compliquée. On a finalement résolu de bazarder la maison de famille, celle de Granville, celle-là même que tu avais dû lui céder à votre divorce. Bref, l’occasion de faire un grand ménage et de jeter aux orties toutes les vieilles choses du passé. Bon, il faut dire qu’on s’est aussi bien amusé avec les cousins. Tu sais, les maisons de vieux, c’est toujours plein de trésors et de cachettes ridicules. Ne t’inquiète pas, je ne t’embêterai pas plus longtemps avec les affaires de ton ex-femme.

J’arrive peu à peu là où je voulais en venir. Dans le grenier, on a découvert bien sûr vieux albums de familles mais aussi toute une caisse de papiers t’appartenant. Je n’ai pas pu m’empêcher d’y jeter un œil et d’y découvrir un manuscrit…

«  Il était au bord de l’éclatement et ressemblait à s’y méprendre à cette grenouille qui voulait être aussi grosse qu’un bœuf. Pensée qui eut pour heureux effet de détourner pour un temps le petit voleur de sa frayeur et notre pauvre hère eut bien du mal à réprimer le rire qui montait en lui. Ce qui n’échappa malheureusement pas au fermier et accrut sa fureur. Il ne lui laissa alors aucun répit… »

Ca te rappelle quelque chose, ça ? Ouais, tu t’en souviens, c’est toi qui l’as écrit. Bon, j’avoue le style est un peu alambiqué, un peu daté mais ça a du rythme, vieux ! Tu vois, je continue à te taquiner. Et avoue, c’est toi le petit voleur, qui s’en prend plein la poire ? Je reconnais bien cet extrémisme un peu suicidaire :

« Bien décidé toutefois à avoir le dernier mot, il attrapa une pomme tombée au passage et la lança en direction de ses bourreaux. Si la pomme les rata, elle ne manqua pas par contre une vitre de la cuisine, qui se brisa. »

T’étais pas un peu casse-cou? Les passages où tu te lâches sur tes poursuivants m’ont aussi fait rire. « Entre le gros père huileux et le grand fils sec, on aurait pu croire que c’eût été la sotte jeunesse qui prendrait la tête, non, honneur aux aïeux, ce fut le vieux bœuf cramoisi pour cette fois. »

Bon, je ne vais pas de faire une étude de texte, rassure-toi, même si je me demande si un tel texte passerait encore aujourd’hui ! Parce que le coup du petit qui y perdit deux dents et le fermier qui dit alors : « Essaie toujours de croquer mes pommes maintenant ! », c’est déjà pas mal. Mais quand en plus, tu surenchéris avec la grande asperge de fils qui dit « Eh, ce n’est pas juste, je veux aussi ma part ! » Et ne me raconte pas de bobard, c’est peut-être pousser le trait un peu trop loin quant tu conclus sur cette phrase : « Ne te moque plus jamais de nous, lui lança-t-il en lui administrant un dernier coup de pied dans les côtes avant de l’abandonner à son triste sort…Puis il ricana et rejoignit son père. » Tu pousses peut-être le sadisme un peu trop loin, c’est te mettre la protection de l’enfance sur le dos. Car ça a beau être la fiction tu sais, l’époque actuelle a tendance à tout prendre au premier degré…

Bon, je sens que tu t’énerves, que tu n’en as rien faire de ma lettre et encore moins de moi, après tout, qui suis-je pour toi, si ce n’est un quasi inconnu, non ? En tout cas, un revenant sûrement d’une partie de ta vie dont tu n’as sûrement pas envie d’en réentendre parler…

Le hic, si tu t’en souviens, c’est que j’étais ton préféré. Tu disais que j’avais la même nature que toi et tu sais quoi, le pire, c’est que c’est vrai. Je suis tenace et grognon comme toi et je n’en fais qu’à ma tête. Alors, franchement, oui, je n’en ai rien à foutre des conventions et autres obligations. Je n’ai pas eu une enfance à la Poil de Carotte comme toi qui m’aurait donné la rage au cœur mais c’est tout comme.

Bref, le récit que j’ai retrouvé semble avoir été écrit à la même époque, celle où tu as décidé de tout plaquer. Est-ce lié, je ne sais pas. Ce que j’ai lu m’a révélé un homme loyal, qui s’était sorti tant bien que mal d’un passé qui n’avait pas l’air d’être une partie de plaisir. Et petit gamin traumatisé entre ses quatre pestes de sœurs, ses parents paysans nouveaux riches parvenus en ville et complexés, cette religion étouffante et ce système scolaire à la con, excuse-moi, mais tu t’en es plutôt bien sorti ! Chapeau !

Et quand je comprends bien pourquoi ma grand-mère, en dépit de toutes ses qualités, ne pouvait être la femme qui te fallait… Alors, je te dis aussi chapeau d’avoir eu le courage de tout plaquer et d’aller vivre enfin ta vie.

Voilà, ma lettre, c’est juste ça. Je ne te juge pas, je respecte ton choix. C’était courageux de ta part (et ça t’a permis peut-être au moins de ne pas devenir comme ce crétin fermier qui finit par parler comme à son habitude, aux cendres de sa femme posés dans un entonnoir sur la cheminée…)

Je suis heureux d’avoir retrouvé cette trace de toi, ça m’aide à recoller certains morceaux, à reconstruire aussi mon histoire et à avancer. Alors, merci ! Je peux te le jurer si tu veux (après avoir craché par terre, bien sûr !).

Aujourd’hui, je regrette juste que nous ne nous connaissions pas davantage. Peut-être n’avais-tu pas vraiment le choix, tu me diras. (Quand on voit la tête d’enterrement de mon père ou de ses frères et sœurs qu’ils font quand on parle de toi, ce n’est pas très engageant, c’est vrai. De toute façon, on ne parle jamais de toi, tu es le sujet tabou !)

Bien sûr, ça me ferait plaisir de te rencontrer et de te remettre ton manuscrit, mais sache que si tu ne me donnes pas de réponse, je comprendrai aussi.

Avec toute mon affection,

Ton petit-fils Charly

PS : ci-joint toutes mes coordonnées…N’oublie pas que je suis tenace…

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