Prune

– Ah, ah, c’est drôle quand tu parles maintenant ! On dirait un serpent siffleur !

Le samedi suivant sa chute de cheval, Prune avait rejoint Ajit au salon funéraire. Ajit n’avait pas pu se libérer, ses parents ayant déjà deux enterrements dans l’après-midi. La tâche n’était pas compliquée : Ajit, en costard cravate, devait se tenir digne à l’entrée, avec le visage de circonstance. Puis, lorsque les visiteurs avaient salué leur mort et sortaient, il leur proposait de signer le registre. Ajit trouvait ça important que les gens puissent s’exprimer.

Heureusement, ce jour-là, il n’y avait pas foule. Il s’agissait d’une vieille personne et la plupart de ses connaissances avaient déjà dû trépasser. Les deux jeunes adolescents en profitaient pour discuter tranquillement et manger les petits gâteaux à la cannelle apportés par Prune. Celle-ci s’était habituée au rendez-vous atypique de son ami. Elle n’aimait pas entrer dans la pièce où se tenait le mort mais elle n’était plus gênée qu’il soit là, derrière eux, à les espionner. Après tout, si Ajit avait été fils de boucher ou de libraire, cela aurait été les étals de viandes ou de livres qui auraient remplacé le macchabé. Cela aurait été à peu près la même chose : de la chair ou de l’esprit morts qui ne demandent qu’à être réingurgités.

Ajit se moquait de la nouvelle élocution de son amie, due à ses deux dents cassées. Mais Prune, elle, était très fière de la future cicatrice qu’elle aurait au menton :

–         Tu comprends, c’est comme dans les tribus d’Ama-f-onie, c’est mon rite de pa-f-age, ma scari-fffi-cation ! Cela montre bien que ze suis pa-f-ée de l’autre côté, celui des adultes. Ze suis une grande dé-formais !

–         Ah, ah, une grande déformée, oui ! Enfin, ne sois pas si pressée. Je n’ai pas envie que de te voir bientôt allongée de l’autre côté, démolie par tes prouesses équestres !

–         T’es bête ! Au fait, tu f-iens demain me f-oir à la compét ?

–         Oui, oui, c’est ok. J’ai demandé à mes parents et ils veulent bien.

–         Il faut que tu f-iennes tôt, c’est loin. On part à zept heures du mat’, ze te pré-fiens.

–         Yes, yes, sir ! Je serai au rendez-vous, toujours fidèle au poste.

Sur ces mots, Ajit se leva, claqua les pieds et lui fit un salut de soldat. Prune pouffa de rire et de plaisir. Le moment était malheureusement mal choisi, c’est à cet instant qu’entra le fils de la morte qui sembla quelque peu étonné de trouver deux jeunes ados joueurs en guise de cerbères de sa pauvre mère. En un instant, Ajit retrouva son sérieux. Son visage prit l’apparence d’un masque de cire. Prune sourit à la métamorphose de son ami en noir corbeau. Son nez aquilin, l’exotisme de ses traits, sa gravité étaient aussi intimidants que la mort et plongeaient immédiatement ses interlocuteurs dans l’embarras et la solennité. Ce gamin faisait froid dans le dos, disait-on ici. A tous sauf à Prune. Pour elle, Ajit était ce feu radiant, secret auprès duquel elle se réchauffait. Elle aimait son étrangeté, lui sa fougue. A deux, ils n’avaient «même» pas peur.

Prune lança un coup d’œil discret à son ami et s’éclipsa. Elle savait que les parents d’Ajit n’appréciaient pas trop qu’elle soit dans les pattes de son ami pendant qu’il travaillait. Ok, mais c’est aussi eux qui abusaient de faire travailler leur fils de treize ans un samedi après-midi ! Prune sentait bien que ce n’était pas tant qu’ils soient fossoyeurs qui la gênaient que leurs exigences vis-à-vis d’Ajit. Ce n’était vraiment pas juste ! D’engloutir ainsi leur fils dans leur travail… Ca doit être un truc de vieux. Sa mère aussi n’avait aucune distance vis-à-vis de son job et se donnait corps et âme. Mais, bon, c’était peut-être aussi parce qu’elle était seule. Enfin, heureusement pour moi que je n’y connais rien en gestion de personnel, se dit Prune et elle pédala de plus belle.

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