Lettre aux impôts

Cher Monsieur Wazrinsky,

Vous ne devez guère être habitué à recevoir ce genre de lettre de la part de vos contribuables. Permettez-moi pourtant de faire ici effraction à la règle. Cette lettre n’a rien de confidentiel au demeurant, montrez-là à qui vous le souhaitez. Mes intentions sont des plus loyales et loin de moi toute idée de vous compromettre.

Certes comme tout honnête citoyen, j’aurais bien envie de vous dire : viens un peu ici que je te rosisse proprement les oreilles, que je les tire bien comme il faut ! Mais je me garderai bien de cela. Tout comme je ne poursuivrai pas ainsi : je peux te dire que cela va te couper définitivement le chicon et l’envie de revenir! Ah, ah, tu vas voir, filou !

Nous avons dépassé cet âge des chicanes, n’est-ce pas ? Passons plutôt au fait, non ?

Ou préférez-vous peut-être que je vous dise tout de suite que c’est moi-même qui vais m’occuper de ton sort mon petit garnement et tu pourras toujours crier après ta mère ou saint-Glinglin, je te promets que tu vas passer un sale quart d’heure si tu continues à lire cette lettre. Oh, oh, je n’aimerais pas être à ta place, je te le dis !

Mais je vous prie de m’excuser, je m’emporte malgré moi. Mon propos est déplacé et offensant même, je l’admets, mais que voulez-vous, il faut bien que vous compreniez que je vous parle de choses sérieuses. L’atmosphère maintenant placée, permettez-moi de m’auto-citer :

« Il était au bord de l’éclatement et ressemblait à s’y méprendre à cette grenouille qui voulait être aussi grosse qu’un bœuf. Cette pensée traversa l’esprit du petit voleur et eut pour heureux effet de détourner pour un temps sa frayeur. Notre pauvre hère eut bien du mal à réprimer le rire qui montait en lui. Ce qui n’échappa malheureusement pas au fermier et accrut sa fureur. Il ne lui laissa alors aucun répit… »

Cela vous rappelle quelque chose, non ? Oui, le début de mon dernier roman, Trognon de pomme, best-seller qui a atteint à ma grande fierté le million d’exemplaires. Ce récit m’a été particulièrement difficile à écrire, traces amères d’une enfance dont j’aurais préféré me passer. Car le petit voleur, ce pauvre hère, ce n’est autre que moi.

Vous devez connaître cela. Devenir inspecteur des impôts, je ne peux m’imaginer que cela ne ressort pas d’un traumatisme quelconque. Petit, personne ne rêve de devenir ce que vous êtes. Par contre, écrivain à succès, oui ! Désolé, encore une fois, j’emporte le plébiscite populaire contre vous. Qui aime l’inspecteur des impôts après tout ? Personne ! Il faut vraiment vouloir être mal-aimé ou sado-maso pour vouloir se faire détester de tous.

J’en conclus que vous devez bien savoir ce qu’il reste d’une enfance violée et battue ? Le désir de vengeance. Pour ma part, cela se traduit par un appât féroce du gain. L’argent est ma seule raison de vivre. Il me semble aussi que vous êtes obsédé par l’argent…celui des autres. Dommage que vous vous contentiez de votre salaire de loyal et humble fonctionnaire. Chacun ses choix, n’est-ce pas ? Continuons le précédent extrait, vous allez finir par comprendre où je veux en venir :

« Bien décidé toutefois à avoir le dernier mot, il attrapa une pomme tombée au passage et la lança en direction de ses bourreaux. Si la pomme les rata, elle ne manqua pas par contre une vitre de la cuisine, qui se brisa. »

Vous voyez, je suis tenace. Finalement, quand on s’en est tant pris dans la figure, on n’a plus peur de rien. Après tout, on n’est plus à un coup près. Coup à prendre ou à donner d’ailleurs. Surtout, je pense bien connaître la nature humaine, elle me répugne et je ne m’en cache point :

« Entre le gros père huileux et le grand fils sec, on aurait pu croire que c’eût été la sotte jeunesse qui prendrait la tête, non, honneur aux aïeux, ce fut le vieux bœuf cramoisi pour cette fois. »

Mais je reviens à vous, mes citations de texte et mes procédés alambiqués doivent quelque peu vous agacer. Vous comprenez bien que rien de tout ceci n’est innocent. L’innocence n’existe pas sur cette terre. Ni la pureté. Tout se négocie, vous savez. La seule chose qui compte, c’est ce que l’on crée, ce qui est ressource de richesses, vous savez cela. Moi, j’en me s’en suis déjà pris plein la gueule, ni père, ni mère, ni assistante sociale ou autre organisme étatique n’ont été là pour me protéger. Alors, le discours paternaliste ou maternant de l’Etat, cela ne vaut rien pour moi. Je ne vous dois rien.

Oui, je suis suicidaire, comme je l’étais auparavant et c’est pourquoi je vous expose si librement mes idées. Autrefois, j’étais le petit et j’étais celui qui y perdit deux dents. Et oui, j’étais celui à qui le fermier a  dit : « Essaie toujours de croquer mes pommes maintenant ! » Et aujourd’hui, je suis le grand qui vous dit:  » il n’est hors de question que je paie mes impôts sur mes droits d’auteur. »

Non, comme autrefois, ce n’est pas juste, je veux aussi ma part ! Et même toute ma part. Alors, c’est simple : ou bien vous fermez les yeux sur la ligne déclaration des droits d’auteur dans ma déclaration de revenus, ou bien, et c’est là que ça se corse, je révèle que vous avez triché à votre concours d’entrée au fonctionnariat A, que vous trompez votre femme, que vous avez trafiqué avec votre notaire le testament de votre père afin de récupérer la plus grosse part au détriment de votre frère et de votre sœur et bien d’autre choses encore honteuses, inavouables et qui vous porteraient sûrement tort…

Je ne me raconte pas de bobard, toutes ces infos, je les ai précieusement collectées par mes contacts. Oui, vous êtes un être profondément corruptible, et j’avoue moi-même, vous m’avez étonné par l’étendue de votre rouerie et de, si je me le permettais, vos péchés. Vraiment vous m’avez épaté ! Quelle chance d’être tombé sur vous, je m’en félicite encore.

J’ai beau être romancier, je n’invente rien. Si vous vous ne reconnaissez pas, ne vous inquiétez pas, je vous aiderai, j’ai toutes les preuves à l’appui pour vous rafraichir la mémoire. Alors, pourquoi ne pas nous rencontrer pour discuter de tout cela ?

Votre vraie nature doit maintenant commencer à prendre le dessus, vous voilà prêt à négocier, malheureusement, me rétorquerez-vous, malgré votre bonne volonté, il vous est impossible de répondre à ma requête. C’est trop gros, trop énorme. On ne peut faire cela. Cela ne dépend pas de vous.

Vous vous mésestimez très cher Monsieur Wazrinsky et je fais fi de tous vos vains arguments. Votre CV me convainc du contraire et je vous ai choisi justement pour cela.

C’est idiot, vous allez me dire, pourquoi toutes ces manœuvres, ces risques ? Et puisqu’aussi, vous êtes un homme d’argent, vous devez déjà calculer combien tout ceci m’a coûté et me coûtera encore. Oui, beaucoup. Cela aurait aussi simple de payer mes impôts. Oui, mais quel plaisir aurais-je manqué !

« Ne te moque plus jamais de nous, lui lança-t-il en lui administrant un dernier coup de pied dans les côtes avant de l’abandonner à son triste sort…Puis il ricana et rejoignit son père. »

C’est ainsi que se termine l’épisode que je vous relatais auparavant. Et bien, vous voyez, je continue pourtant à me moquer de ceux qui se croient du bon côté. Comme vous peut-être ?

Je vous invite donc à me rendre visite ce samedi à mon humble demeure, au 88 Boulevard des Grands Augustins. Et (après avoir craché par terre) soyez assuré que je vous y accueillerai avec le plus grand plaisir.

Dans l’attente de vous rencontrer, je vous prie, Monsieur, d’agréer l’expression de mes salutations distinguées.

Monsieur Henry Delvaux

PS :  vous n’êtes pas si affreux que vous ne le pensez. Vous ne parlez pas encore comme mon fermier d’autrefois aux cendres de sa femme posés dans un entonnoir sur la cheminée…

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