La défausse (3ème épisode des « Embouteillages »)

L’idée était incongrue. Pour ma défense, elle ne venait pas de moi mais de cette fille aux cheveux blonds crépus débarquée dans ma bagnole :

- Je vous propose d’être notre défausse.

- Pardon ?

- La défausse, vous ne connaissez pas ? Dans une partie, cela désigne l’endroit où les joueurs disposent les cartes qu’ils ne veulent plus.

- Nous sommes dans un embouteillage, pas dans un jeu, Judith.

- Détrompez-vous. Nous ne sommes que des cartes entassées les unes sur les autres. Vous comme moi, nous ne sommes que des pantins dont on tire les ficelles et que les spectateurs regardent, amusés et effarés, depuis leur poste de télévision.

Je poussais un soupir. Pas de doute, la fille avait la tête farcie de clichés philosophiques, brassant joyeusement Machiavel, Hobbes ou Pascal dans le même ketchup. C’était bien mon jour de veine, tomber sur une rêveuse activiste… De guerre lasse, je la laissais poursuivre. Elle était jolie dans le rétroviseur et diffusait un meilleur parfum que mon désodorisant de voiture.

- Vous voulez que je vous dise ? Cet embouteillage n’existe pas.

C’est ce que j’ai toujours aimé dans la philosophie cette naïve outrecuidance à nier le réel palpable et existant. Bientôt, elle me sortirait la théorie du complot. Mon pronostic ne tarda pas à se confirmer.

- Ce bordel a été inventé de toutes pièces par l’Etat. Regardez tous ces flics autour nous. Ce n’est pas pour rien qu’ils vous ont interdit vos réparations auto, David.

- Ah oui?

- Oui, cela ne correspond pas à leurs plans. Les embouteillés doivent s’ennuyer, point barre, et attendre, avec espoir, passivement, qu’un jour leur situation se dénouera. Mais, en aucun cas, les manières d’esquiver et de réinventer le présent ne sont autorisées. En un mot, le bricolage est banni et dangereux, parce que subversif.

- Pas mal, pas mal… Un peu flou mais c’est envoyé. J’imagine donc que cette histoire de défausse est une autre manière de résister ?

- Exactement et vous êtes notre homme.

Pourquoi ne parlait-elle jamais en son nom? A vrai dire, à la vue de son décolleté, j’aurais préféré être « son » homme que celui d’un groupe qui n’existait que dans ses fantasmes…

- Vous ne l’avez montré par votre goût à monter et démonter votre véhicule. Comme ça, gratuitement, par pur jeu. Eh bien, maintenant, pratiquez votre art du démontage sur nous! Chacun pourra venir vous voir, s’allonger comme moi sur votre banquette arrière et vous déverser tout ce qui l’encombre.

- En gros, je deviendrai la poubelle cathartique du bouchon ?

- Oui, c’est la seule manière de le débloquer.

Je savais qu’il y avait nul obscur groupuscule derrière elle et je savais aussi qu’elle flattait ma virilité et chatouillait mes sens. Ce qu’elle me demandait d’accomplir n’était qu’une lubie d’une intellectuelle immature qui s’emmerdait. Moi aussi, je m’emmerdais. Que pouvais-je faire d’autre que d’accepter de la suivre dans son délire ?

David est le roi de pique (2ème épisode de « Dans les embouteillages »)

Rien de tout cela ne serait arrivé si j’avais eu un jeu de tarot dans ma boîte à gants. On pense gilet rétro-réfléchissant, triangle de présignalisation, roue de secours, protéger, alerter, secourir, à ce qui pourrait arriver mais jamais à son contraire : le rien, l’absence total d’accident, l’ennui.

Que faire sans un roi de pique prêt à se chamailler avec une reine de cœur, sans des atouts féroces assoiffés de conquêtes et de colonisation, sans des cartes bien disposées à tuer le temps ? Comment, tu as osé partir sans les figures de Lahire, Hector, Lancelot, Pallas, Argine, César ou Alexandre ? Eh bien, imprudent, te voilà seul désormais face à toi-même et aux autres.

La première à s’être invitée dans ma caisse fut Judith.

- Salut, je suis entrée. J’ai vu les portes ouvertes, alors me voilà !

J’ai un peu grogné pour le principe. Après tout, quelqu’un s’introduisait dans mon espace intérieur.

- Qu’est-ce qu’on s’emmerde ici ! Dommage que vous ne puissiez plus faire votre spectacle, on s’amusait bien.

- Hein ?

- Vous savez bien, votre show de mécanique ! C’était passionnant, le mythe de Sisyphe version moteur à combustion interne. C’est vrai, maintenant, il faut marcher des kilomètres pour avoir la chance de voir la scène de ménage de la voiture jaune ou assister à la partie d’échec du bus Suzanne… Et encore, peut-être n’est-ce que du mythe urbain. De toute façon, le temps d’y arriver, la police vous a déjà ramené à votre poste… Ca vous dérange pas si j’enlève vos chaussures ?

- …

- Ok, vous ne dites rien, c’est donc oui. Au fait, je me présente : Judith, et vous ?

- David.

- Vous êtes toujours aussi bavard ?

- Et vous, la spécialiste du monologue ?

- Oh, ne vous vexez pas, je voulais juste vous proposer un jeu…

Dans les embouteillages (1er épisode)

Cinq jours, ça fait cinq jours que je poireaute dans cette caisse. Ma voiture est devenue ma maison, mon voyage s’est immobilisé sur place. Nous ne sommes plus qu’une longue file de voisins à palier aux quatre roues non motrices.

Tu avais un enterrement ? Ah tant pis, pour toi, ça fait longtemps que ton mort est passé de l’autre côté mais pendant ces jours d’attente, sans queue ni tête, sans espoir ni événement, peut-être goûteras-tu davantage à son interminable –et ennuyeuse ?- quiétude. Moi, je goûte la fadeur. Je mâche et remâche ces heures creuses et statistiques qui m’initient à ma vieillesse future.

Au début, je téléphonais non stop pour maintenir le cordon ombilical avec l’extérieur. Et puis, mon portable s’est inévitablement déchargé. J’en ai vite eu assez de faire vrombir le moteur et de respirer les vapeurs du pot d’échappement pour quelques minutes grappillées avec un monde libre et nomade auquel, à l’évidence, je n’appartiens plus.

Je suis la victime d’un état de siège dont je suis moi-même l’assaillant. Ma faute ? Faire partie du nombre. Pris de mégalomanie –ou de paranoïa ?-, je me demande parfois même si je ne fus pas précisément ce grain de sable qui fit déborder le vase ou plutôt en l’occurrence qui le boucha.

Au début encore, je cherchais à m’occuper. Non sans joie,  j’ai enfin pu réviser ma voiture de A à Z. Avec un plaisir malicieux, je m’apprêtais à endosser le rôle d’une virile Pénélope garagiste et à tromper mon attente en démontant et remontant tous les jours ma caisse. Pas de bol, les autorités ont vu cerné mon petit ménage et m’ont empêché toute nouvelle tentative de bricolage en me confisquant tout bonnement mes outils. « Il est formellement interdit de bloquer la circulation qui pourrait reprendre d’un instant à l’autre. »

J’aurais pu y voir le signe d’un déblocage possible, j’y ai seulement vu la confirmation d’un blocus prolongé. Pas de bon augure si les flics commençaient à rappliquer et à faire leur loi…Alors, j’ai baissé la garde et j’ai ouvert ma voiture aux autres assaillants assiégés…

Rentrée estivale (suite suite)

Et 6 et 7 et 8 ça sent l’effort tout ça?

Non, l’entraînement…

Juste une remise en forme, en jambes, en tête, en bulles, en plumes, etc.

Rentrée estivale suite

Et  3 et 4 et 5 les chamois et bouquetins ont disparu

Fini le complexe océanique

La ville nous attend…

Les histoires arrivent bientôt sur Ctrl-tab!

Rentrée estivale

Et 1 et 2 et 3, on se remet progressivement dans le bain

Oups, l’eau est encore froide

Envoyons d’abord un dessin pour la réchauffer

Vacances…

Ctrl-Tab prend le large et part en vacances. Vous aussi? N’oubliez pas de prendre dans vos valises le plein d’histoires à lire :

- envie de frisonner? La lecture de Négresse est pour vous.

- un stage de Tango vous tente? Suivez sur la piste de danse Carmen et le vieil homme

- vous hésitez entre l’Angleterre et le Maghreb? Le choix est tout fait, embarquez dans le remake de Roméo et Juliette version marocaine avec Jennie et Charly

- vous n’avez pas encore fait votre choix? Il vous suffit de patienter dans la salle d’attente et de consulter la colonne de droite « les nouvelles prêtes à lire » et de découvrir la nouvelle pour vous…

Bonnes vacances à tous! Et rendez-vous fin août pour la suite…

David L. (4ème épisode de 101)

Je suis une boule de flipper, je localise les femmes, les frôle, me laisse parfois avaler puis rejeter, bientôt je toucherai le jackpot, le high score clignotera et je gagnerai encore des vies. Cent-une peut-être…

C’est faux, bien sûr mais l’on trompe comme l’on peut la mort. Certains la cherchent, d’autres préfèrent encore l’oublier, moi, je la torée. Sauf que je me trompe encore, c’est moi le taureau dans l’affaire. Et au fur et à mesure, la vie me plante escadrille sur escadrille, je perds femme sur femme et, à la fin, c’est la mort qui prendra, triomphante, mes deux oreilles et ma queue.

Hôtel, hôpital, maison de retraite. Le parcours est tout tracé. Je ne vivrai que dans des lieux publics, où l’espace d’une chambre j’imaginerai mon intimité. J’enfermerai tout ça plus tard dans ma boîte noire.

En attendant, je suis avec ma muse Marion qui me raconte des histoires sans queue ni tête sur sa grand-mère. Dans le but de m’émoustiller. A croire que depuis Le petit chaperon rouge, grand-mère et amant se confondent dans le discours des femmes…

Le dessin du dimanche

Bientôt, les vacances…

Faut pas pousser mémé à la prostitution (3ème épisode de 101)

- C’est la première fois que je fais l’amour comme un arbre. Transformé en homme tronc, dénué de l’usage de ses bras et mains, sans possibilité de caresses, de griffures ou d’embrassades.

- Et alors ?

- C’était étrangement bon, tu ne trouves pas ? Pour ma part, c’était sentir la moitié de mon corps déjà mort, déserté par la volonté de vouloir… et l’autre moitié qui se venge, qui en veut encore, qui désire et qui hurle pour toi. C’est simple, j’en ai perdu ta langue.

- Euh, tu veux plutôt dire « j’en ai perdu ma langue » ?

- Non, la tienne… Je n’arrive plus à parler le français. Ecoute, il n’y a plus que les mots de ma langue maternelle qui me reviennent.

- Mais, non, tu me parles en français en ce moment même !

- Non, c’est toi qui me parles portugais ! C’est merveilleux de t’entendre habiter mes mots et te glisser dans mes pas.

- Ca doit les effets de l’anesthésie mêlés à ceux de l’amour : tu as une hallucination langagière, c’est tout. Viens prendre un bain avec toi. Qui sait ? Le retour à l’eau te rappellera peut-être d’où tu viens et où est ta langue…

Dans le bain

- Tu me fais penser à ma grand-mère.

- Je ne sais pas si je dois prendre ça comme un compliment…

- Si. Ma grand-mère était courtisane. En plus de ses qualités érotiques incontestables, sa bouche était quasiment capable de parler toutes les langues sans aucun effort. C’était la plus grande pipeuse polyglotte de son temps, on l’appelait Eva aux 101 langues !

- Ah, ah, je comprends mieux de qui tu es l’héritière ! J’adore quand tu te fous si joliment de moi mon amour. Tu m’excites encore avec des grivoiseries surannées…

- Mais si c’est vrai !

- Ah oui, et elle vit encore, Eva aux 101 langues ?

- Oui, dans une maison de retraite mais elle ne veut plus parler à personne. Plus un mot ne sort de sa bouche.

- Ah oui, pourquoi ?

- Je ne sais pas, une sombre histoire de famille. Ma mère la déteste.

- Et toi ?

- Je  ne sais pas, je ne la connais pas. Pour moi, elle est plus de l’ordre du mythe ou du conte de fée détournée. Un truc qu’on raconte à ses amants pour les émoustiller dans le bain, tu vois ?

- Oui, très bien. Tu devrais quand même reprendre contact avec elle avant qu’elle ne meure, je suis sûre qu’elle a un tas de secrets très intéressants à te confier…