Ligne bleue

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À travers la fenêtre, la ligne du sommet des montagnes découpe les cieux. C’est l’hiver, lumière bleue pâle et soleil mourant. Je m’évade un instant. Je fréquente O depuis deux ans déjà. Je suis de passage, on est tous de passage dans la vie, aime-t-il dire. Notre relation se joue sous les portes cochères et derrière les portes discrètes des chambres d’hôtel. Loin des regards qui épient depuis les jalousies de leurs maisons. Nous ne vivons pas dans le même pays, c’est pratique. J’ai débarqué aujourd’hui par hasard. Il m’a invité chez lui par jeu. On s’est retrouvé à la gare en fin de matinée, nous avons gagné son quartier et puis nous avons pris l’ascenseur jusqu’à son logis. On parlait, on se donnait des nouvelles. La chose n’avait plus tellement d’importance. Chez lui, il n’y a presque plus une parcelle de mur libre, c’est couvert de tableaux. Essentiellement des esquisses japonaises et des paysages néo-réalistes d’Amérique du Sud. O est un homme de goût, ce qui me flatte, moi, je ne sais pour quelle raison. Brusquement, mon hôte s’est dérobé. J’ai entendu une vibration de téléphone, il a parlé dans une langue étrangère, il devait s’absenter quelques instants. Que je l’attende, le meilleur était à venir. Il m’a adressé un sourire torve. Prometteur. J’ai obéi, il a claqué la porte. J’étais prisonnière.

Je redemande une tasse de thé à la petite. Je fais fi de sa dernière remarque acerbe, je décide de la cuisiner à mon tour :

- Désolée mais il ne m’a jamais parlé de toi, Emma. C’est étonnant, non ?

- Oh ça va ! J’imagine que vous avez d’autres chats à fouetter entre vous.

Elle pouffe de rire. Ma mise en scène inaugurale laisse peu de place aux doutes, j’imagine. Je mens :

- Oui, mais ton frère, par exemple, il m’en a bien parlé.

C’est faux. Nous avons toujours tenu en respect nos vies respectives. Comme des chiens dont on attache les laisses au poteau devant l’entrée du magasin.

- C’est normal, il est malade.

C’est ce que j’avais déduit. Aux coups de fil qu’il recevait parfois tardivement dans la nuit. Alors il sortait de la chambre. Dans le couloir, j’entendais sa voix murmurer, sous une tonalité tendre et inquiète. Il revenait, le visage fermé. Une fois seulement, il avait été plus prolixe : « il me reproche de ne pas être à ses côtés ! Je ne vais pas m’enterrer dans un hôpital avec lui. Au contraire, je lui donne envie d’en sortir ! »

- Et maintenant, il va mieux ?

- Oui, le cancer est guéri mais il faut le surveiller. Tu veux une clope ?

J’accepte. Je baisse le regard. J’aperçois ses pieds qui trépignent sous la table, qui démentent son calme apparent. Elle a un pantalon noir collant, légèrement trop court et des doc martens rutilantes. C’est con mais ces chaussures me donnent envie de retomber en adolescence. On tire tous les deux une latte. Elle répond à une question que je n’ai pas posée.

- Je ne les enlève pas pour le faire chier. C’est un maniaque, t’as remarqué ?

J’avais plus remarqué son penchant pour le fétichisme des sous-vêtements et sa politesse dans l’art de l’amour mais quand je vois son intérieur, oui, tout se recoupe, c’est un hédoniste bien rangé. Mon sentiment de frustration est en train de céder place aux plaisirs de l’imprévu. C’est vrai qu’il m’avait prié de bien enlever mes escarpins une fois franchie la porte de l’ascenseur. Je reviens à Emma :

- T’habites ici ?

- Non, chez ma mère. A Zurich. Mais je viens plus souvent le voir ces derniers temps. Il n’est pas toujours très dispo, je m’en fous.

J’entends la part de vérité contenue dans sa remarque de tout à l’heure. Elle me chambre : et toi ? Non, bien sûr, je lui réponds, je ne suis qu’une des nombreuses femmes enlevées par son père pour ses besoins personnels. Je me détends à ses côtés et j’en oublie presque pourquoi je suis là.

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